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L’ORIGINALITÉ D’UNE VISION
Par André Seleanu, critique d’art
Léonel Jules s’inscrit parmi les peintres contemporains qui reformulent les grands courants issus du modernisme dans une optique actuelle. Sa démarche entretient des rapports profonds avec l’abstraction lyrique dans un élan empreint de musicalité, tout en esquissant une complexe recherche analytique et un parcours visuel qui englobe la déconstruction et la reconstruction du signe pictural.
À la base, sa peinture était moderne, là où le modernisme avait rejoint un élan lyrique antillais, voire haïtien. D’ailleurs l’écrivain mexicain Octavio Paz avait écrit : « La modernité, c’est la plus ancienne antiquité ». La première impulsion chromatique et rythmique de Léonel Jules puise ses sources dans l’art du paysage des Antilles, et dans leur musique, tous les deux lui étant si chers. Cependant, l’influence des mondes virtuels, les déracinements et l’accélération des rythmes psychiques liés à ces phénomènes sociaux, créent de nouveaux impératifs dans le monde de l’art. Ainsi, la peinture de Léonel Jules est tout à fait post-moderne et contemporaine, car le geste pictural comporte des scissions, des interruptions, des pauses. L’hybridité, qui est la marque de l’expression artistique actuelle, en grande partie liée au métissage des signes en tant que partie intégrante de la mondialisation culturelle, cette hybridité se manifeste à travers la présence du collage dans sa dernière production picturale. Dans le cadre de cette recherche complexe qu’entreprend Léonel Jules dans le champ pictural, il est très clair qu’il poursuit en même temps deux démarches apparemment opposées, mais en fait complémentaires.
Il y a d’une part déconstruction de la figure picturale et de l’unité chromatique. Ainsi, le signe qui entretient de sérieux rapports avec la calligraphie, dans un mouvement rapide et fugace, migre vers les limites de l’espace pictural, laissant au centre l’espace libre à ce que Jules appelle « le vortex ». Il s’agit de nouer des liens avec le cadre imaginaire de l’expression picturale. Il s’agit aussi d’une impétueuse danse du signe et de la tache, qui en quelque sorte veulent se fondre avec le grand monde « au-delà » du champ pictural. En effet, il est question d’un effort d’épuration et de simplification. Également, interrompus par des espaces picturaux qui tendent vers l’informe, des éléments issus de Guernica sont adoptés par l’artiste à l’intérieur d’une vision qui les juxtapose avec des éléments de sa propre mémoire culturelle liée à une adolescence haïtienne.
Dans un effort en quelque sorte opposé, mais complémentaire à la démarche précédente, Léonel Jules reconstruit un espace pictural « néo-baroque » et apparemment très chargé, où l’alternance de l’opacité et de la transparence des couleurs, crée un profond lien avec la sensualité. L’on note d’importantes zones dorées qui contrastent puissamment avec des espaces noirs. Il s’agit de la reconstruction d’un paysage antillais déconstruit, avec des notes qui évoquent la mémoire et la danse. En plus, cette expression picturale dense en apparence, est traversée par un réseau d’espaces et d’arabesques vides. Le vide est intimement tressé dans le tissu pictural. De manière discrète, Léonel Jules y ajoute des textures chromatiques. Le rythme de la danse antillaise est clairement évoqué. Il s’agit d’une peinture où l’espace fragmenté connote le temps de la danse.
Le plaisir de l’acte de peindre est évident dans cet art complexe – cet art quasiment tactile – qui connote la richesse des tissus, des textiles. La démarche déconstructionniste, qui se structure autour du vide et du « vortex pictural », et la reconstruction de l’expérience esthétique évoluent chez Léonel Jules de manière complémentaire : elles indiquent un questionnement artistique lié à la recherche de l’identité culturelle à l’intérieur d’une société actuelle marquée par la diversité.
ANDRÉ SELEANU, critique d’art
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